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Témoignage de réfugié 3/3

12 juin 2019 Uncategorized


Praise Mugisho vient de Goma au Congo. Elle a quitté sa ville natale cible de conflits et s’est réfugiée en Ouganda avec sa famille avant d’arriver au Canada en 2016. Elle nous raconte son parcours jusqu’à Halifax.

Pouvez-vous me parler de votre expérience avant d’arriver au Canada ?

Je suis née au Congo, RDC. Ma ville natale est Goma, à l’est. Tout était parfait, notre environnement, la communauté était soudée et un beau jour, les conflits ethniques ont commencé dans les zones périphériques. Chaque parent est prêt à protéger sa famille alors en 2007 on a déménagé dans une autre province, à Lubumbashi. Il y avait des atrocités qui se passaient à Goma. On a été vus comme une cible dans notre nouvelle communauté, on disait : “il faut être prudent des gens qui viennent de l’est”. Il y avait de la discrimination : je me souviens, en pleine classe, un professeur pouvait venir me demander de me lever et de sortir, on était vus comme des espions. Dans ce cas-là, on a choisi de retourner à Goma mais on n’était plus les bienvenus, on nous demandait pourquoi on était revenus, on ne savait plus où aller. On s’est réfugiés en Ouganda. Moi, ma maman, ma petite sœur et mon frère Isaac qui était malade, il avait la méningite. Il y avait aussi mon oncle Philémon et ma tante Aline. Papa n’était pas avec nous, maman était toute seule, elle dépendait de nous.

Comment s’est passée votre arrivée en Ouganda ?

Le voyage du Congo en Ouganda a pris 3 jours, à pied. On est d’abord allés dans le village d’une amie de grand maman mais ce district a été attaqué par les rebelles le jour où on est arrivé donc on a dû partir. On s’est débarrassés de nos choses. A l’arrivée en Ouganda, c’était la foule, les réfugiés étaient si nombreux, ils venaient du Rwanda, du Burundi, d’Éthiopie. Un homme nous a emmenés à Kampala dans son camion de marchandises. On a trouvé des gens de bon cœur. On a été hébergés par un pasteur, on a dormi dans une église. On lui avait dit que notre père était pasteur. On s’est intégrés, on a rencontré des associations de réfugiés. D’autres réfugiés nous ont aidés.

On ne parlait pas anglais ni luganda. On n’a pas pu aller à l’école. On cherchait à vivre, à sauver notre peau mais on était victime de ségrégation raciale, de discrimination. C’est mieux d’être rejeté dans un autre pays plutôt que dans ton pays, où tu as tes racines. J’ai travaillé dans un marché public pendant 7 années pour avoir quelque chose à nous mettre sous la dent. Les enfants [mon petit frère et ma petite sœur] avaient tout et tout a basculé, je disais à ma petite sœur que tout irait bien, qu’ils iraient à l’école.

Quelque soit la situation, j’ai appris à travailler en équipe, à être patiente, à être mature, à apprendre à communiquer. Certains clients venaient juste pour nous insulter, pour décharger leur haine mais j’avais une famille à prendre en charge. Ça bouillonnait en moi mais à la fin je disais merci. J’ai ma mère qui compte sur moi. Je vais tenir le coup. Il y a eu un  déclic : quoiqu’il arrive, je tiendrai le coup.

L’Ouganda est devenu comme une maison. Malgré les insultes, la ségrégation. Le gouvernement nous soutenait. Quand tu rencontrais un policier, tu te sentais en paix, ils parlaient swahili, on se sentait à l’aise. Quand tu vis dans un pays de transition, tu dois faire des choix : tu peux choisir une bonne route ou un mauvais chemin, (il y a de la drogue, …).

A un certain point, j’ai ressenti l’envie d’avoir une vie normale, d’aller à l’école. J’avais une charge, une responsabilité, je ne pouvais pas dire à ma mère que c’était fini, que je n’allais plus travailler. J’ai suivi un cours de réflexologie dans la soirée, après le travail, je bossais de 7h à 19h. L’éducation coûtait cher. J’ai étudié pendant 6 mois.

En 2015 on a eu la chance d’être réunifié avec papa. Il était pasteur missionnaire. Le bonheur se trouve là où ma famille se trouve. Malheureusement, il était malade, sa santé s’est dégradée. On a eu la chance d’être avec lui un mois et demi et après il a passé le temps à l’hôpital. Là, on a expérimenté la ségrégation. Je devais laisser le boulot pour aller à l’hôpital avec papa dans la salle de dialyse. On avait tout payé, le lit, tout, mais quand on arrivait, il y avait quelqu’un d’autre à sa place, dans le lit. Il fallait repayer le lit. Chaque semaine c’était la même chose. Des fois, ils augmentaient la somme qu’ils nous demandaient. Quand papa avait une crise et qu’il criait de douleur, le docteur était en face et il nous disait “il faut balancer vos mains”, ça voulait dire qu’il fallait le corrompre. La médecine c’était mon rêve mais si c’est ça, non, non, non. Tu penses que tu es accepté et les dans les transports en commun les gens vous crient dessus, ils crient “rentrez chez vous”, “c’est à cause de vous que la vie est chère ici”.

Un jour, j’étais au boulot, maman m’a appelé, elle n’allait pas bien, il y avait un problème avec papa. J’étais là, la personne qu’il faut au moment où il faut. J’avais 17-18 ans. J’ai dû remplir les formalités. Comme mon papa n’était pas réfugié, il ne pouvait pas être enterré en Ouganda. La famille a voulu rapatrier le corps au Congo. Nous, comme réfugiés, on ne pouvait pas retourner au Congo. Je me rappelle avoir dit à ma sœur : “tu dois dire au revoir à papa ici, on ne pourra pas aller l’enterrer”. Elle était en train de passer ses examens, l’éducation c’est tout ce que papa lui a offert. Mon frère était à l’internat à ce moment-là, il l’a appris plus tard. C’était une dépression pour toute la famille. Ça nous a pris plus d’un mois  pour comprendre la situation et la prière nous a aidés. Dans les pays du tiers monde vous savez, il n’y a pas de sessions thérapeutiques.

Papa en nous quittant était heureux de nous voir dans l’harmonie, on était heureux. Maman jouait le rôle de maman et papa quand il était absent.  Là, je devais jouer le rôle de fille, sœur, maman, papa, mari aussi pour ma maman. Maman ne t’inquiète pas, la vie continue. Je devais répondre aux questions de mon frère et ma sœur, c’était catastrophique mais ça ira, ça ira. La vie est comme une pierre, tu vas être brisé mais tu vas garder tes qualités

Pouvez-vous décrire le processus pour demander le statut de réfugié ?

Quand on est arrivés en Ouganda, on s’est enregistrés à la police. On nous a donnés un jeton et on a pris rendez-vous à l’OPM (Office du Premier Ministre), c’est une longue attente. Vous devez raconter votre parcours, vous êtes encore des traumatisés. Vous obtenez ensuite un papier de demandeur d’asile. Ça nous a pris deux années et on nous a appelés au “pre-screening”. On a passé des entrevues puis on a encore attendu deux années pour avoir l’entretien avec l’agent de la protection de l’UNCHR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés). Enfin on a attendu le pays qui nous choisirait. Pendant cette attente, j’étais impliquée dans plusieurs programmes : je travaillais, j’interprétais, j’animais des matches de football. La vie continuait. Il y avait une solidarité dans la communauté de réfugiés, on était soudés. Apprendre l’anglais c’était important parce que tu ne sais pas où tu vas aller, en Australie, en Europe, aux États-Unis, …

Le processus a duré 7 ans, j’ai su en 2015 que j’allais venir au Canada. J’étais à l’hôpital avec papa et on a reçu l’appel pour nous convoquer à l’entrevue. Mes sentiments étaient mélangés, une perte s’annonçait et en même temps l’opportunité de partir se présentait à nous. Il y avait un combat interne, les sentiments se bousculaient. Un an après, on a eu la visite médicale, la session d’orientation et on a attendu les visas.

Ceux de ma famille sont arrivés et le mien n’était pas là. C’est comme une autre bombe qui tombe. Les formalités n’étaient pas terminées, on est allés à plusieurs bureaux. Maman, mon frère et ma sœur ont dû partir mais la bonne nouvelle c’est que j’allais partir à mon tour le lendemain.

Le Canada c’est un foyer, on trouve la chaleur, l’amour, le Canada m’a donné la protection. La sécurité vaut mieux que tout. Je suis l’auteur de ma propre vie.

Racontez-nous votre arrivée au Canada.

J’ai pris un vol qui faisait escale en Turquie avant d’arriver à Toronto, c’était l’été. Quelque chose m’a impressionné : le sourire des agents d’immigration quand je suis arrivée.

Une autre surprise : à l’hôtel, la réceptionniste m’a dit “bonne nuit” mais il y avait encore du soleil ! Il était 20h30, il faisait jour. Je suis restée éveillée jusqu’à ce que le soleil se couche et j’ai fait une nuit blanche.

Quand je suis arrivée à Halifax, c’était la fête, ma famille ne m’avait pas vu depuis seulement 2 jours mais c’est comme s’ils avaient vu la Vierge Marie ! Ils étaient si heureux et soulagés de me voir, qu’on soit de nouveaux ensemble.

Je me suis intégrée petit à petit. Je voudrais dire deux choses aux réfugiés : premièrement, vous êtes les bienvenus, sentez-vous à l’aise et ensuite, ayez le sourire. J’étais paniquée de tout recommencer à zéro. Je me demandais si la communauté allait m’accueillir à bras ouverts. Je savais qu’il y aurait des épreuves mais la vie nous offre le futur, il reste beaucoup d’années devant nous. Le 13 juillet, ça fera 3 ans que je suis ici. J’ai vécu 7 ans sans éducation, j’ai vécu les injustices sociales, la ségrégation mais je me suis relevée, j’écris une nouvelle page, une nouvelle histoire.

Que faites-vous actuellement et que voulez-vous faire au Canada ?

Je veux retourner à l’école, je veux être psychiatre parce que je comprends ce que c’est de reprendre à zéro. Les réfugiés dans les camps sont dépendants alors que dans les zones urbaines ils ont appris à être indépendants. Nous on a fait un pas en avant.

Les jeunes qui vivent dans les grandes villes s’adaptent facilement. On est  dépendants de nos parents pendant 10 ans et ici on nous demande d’être indépendants en moins d’une année, ce n’est pas facile pour tout le monde. Il y a beaucoup de responsabilités sur mes épaules mais je ne peux pas laisser ma maman.

Le Canada c’est un foyer, on trouve la chaleur, l’amour, le Canada m’a donné la protection. La sécurité vaut mieux que tout. Je suis l’auteur de ma propre vie. Au Congo, en Ouganda, des personnes et des organismes écrivaient ma vie. Ici, c’est une nouvelle terre où je peux réaliser mes rêves, tout dépend de mes choix et de mes décisions. Ce 20 juin je serai diplômée et à l’automne je suivrai le programme pour devenir infirmière auxiliaire puis j’étudierai la psychiatrie. Ma sœur étudie à Dalhousie en neurosciences et mon frère est en 7ème année à l’école du Sommet. J’ai plusieurs casquettes mais ma famille vient en premier et je vais essayer de mettre mon éducation en première position.

Ce n’est pas que les difficultés ne sont plus là mais la stabilité est là. Si je ne comprends pas, je demande de l’aide. Je fais du bénévolat avec Adam, ISANS, IFNÉ, liferadio, BlueNose, à l’église, …Ça m’a beaucoup apporté. C’est une bonne façon d’apprendre, il n’y a pas de pression. En faisant du bénévolat, tu apprends l’anglais, la culture au travail, la façon de vivre dans la communauté. Tu crées des amitiés, tu fais du réseautage. Ça nous aide à changer notre mentalité : on apprend la ponctualité, la maturité, à vivre en communauté, à communiquer avec les gens.

Qu’est-ce que ça signifie pour vous la Journée mondiale des Réfugiés ?

Les réfugiés ont la chance d’être valorisés. Certains ont traversé des océans, des déserts. Ce n’est pas seulement le point négatif, il y a l’autre angle : la sécurité, la tranquillité et donner aux enfants la vie future. Nous nous sommes créés une grande famille, pas seulement avec les gens avec qui vous partagez le même sang. On a rencontré des personnes qui acceptent de partager leur pain, leur emploi avec nous.

Je me sens patriote, je veux donner au Canada et aux Canadiens ma gratitude. Je vais faire cette marche [la marche avec les réfugiés le 16 juin] avec cet esprit : tu peux écrire ton histoire si tu veux, pas seulement les réfugiés mais les nouveaux venus qui viennent s’intégrer.